Densification de Lille, encore...

Le conseil départemental du Nord porte le projet de reconstruire un ensemble de bureaux afin de rassembler ses services sur un site unique, l'ïlot Delory à Lille. Sur la même parcelle, la création d'un nouveau complexe de logements, commerces, et surtout de bureaux est prévue. Le nouveau bâtiment FORUM et l'ensemble AGORA représentent chacun 30.000 m² de planchers. La superficie du bâtiment existant voué à la démolition n'est pas mentionnée dans le dossier, mais elle se monte à 22.000 m² (source : marché de partenariat passé par le conseil départemental pour la restructuration de l'îlot en janvier 2017). Le projet Forum/Agora crée donc environ 38.000 m² de surface de planchers.


Le projet s'inscrit clairement dans le cadre d'Euralille 3000 qui vise la création de "250 000m² de nouveaux espaces, comprenant 140 000m² de bureaux, 75 000m² de logements, et 35 000m² de commerces et activités diverses".


Rappelons le contexte de l'opération, passé sous silence dans le dossier. Lille est déjà l'une des villes les plus denses de France avec 6700 habitants au kilomètre carré. Non seulement par héritage de l'ère industrielle, mais aussi par choix de la majorité actuelle : +17% depuis 1990. Le projet Forum/Agora accentue cette densification, donc aggrave les maux urbains qui en résultent aujourd'hui : problèmes de circulation et transport, de pollution donc de santé, et tout simplement, problèmes de qualité de vie. La densification urbaine peut contribuer à l'économie de ressources rares, comme l'énergie, la terre et le temps, mais elle rencontre ses limites lorsqu'elle conduit à dégrader l'environnement immédiat des habitants. Pour ces raisons, le projet FORUM/AGORA ne peut correspondre à l'intérêt général.


La finance sous couvert d'urbanisme

Les acteurs mobilisés pour ce projet (conseil départemental, SPL Euralille, mairie de Lille, Métropole européenne de Lille, promoteur) ont tous directement intérêt à bâtir quelque chose, voire n'importe quoi. Soit parce que c'est leur métier et leur gagne-pain, soit par souci d'équilibrer budgétairement l'opération, soit pour poursuivre leur rêve de grandeur métropolitaine. Voici le discours : " Le projet Euralille 3000 vise à transformer le quartier des gares (Lille Europe et Lille Flandres), à y apporter de la vie 24h/24, le rendre pratique, festif et humain" (p. 9). Et voilà la réalité : sur les 60.000 m² du projet Forum/Agora, plus de 75% sont dévolus aux espaces de bureaux, le reste se répartissant entre les logements, des activités privées et parkings. Pourquoi autant de bureaux ? Car "(...) le marché est devenu sous-offreur (les surfaces tertiaires d’Euralille sont aujourd’hui en quasi-totalité occupées - taux d’occupation de 95%) (p.35)".


Les priorités du projet sont bien visibles dans le tableau qui résume ses enjeux (p. 12 et sq). Ceux-ci sont classés en "fort", "modéré" ou "faible. Sans surprise, "Le projet s’implante au coeur du périmètre Euralille, où la demande en locaux de bureaux et en commerces/services adaptés aux usagers est forte", donc la création de surfaces de bureaux est classée en enjeu "fort". A comparer à l'enjeu du logement considéré comme "modéré", et à l'enjeu "équipement public" considéré comme "faible". La Ville de Lille en particulier, qui devrait réguler ce Monopoly grandeur nature, ne voit donc pas d'inconvénient à la dévoration de l'espace public par le privé, au plus grand profit de ce dernier.


Aucun espace public supplémentaire n'est prévu, ni le moindre espace vert, dans une ville qui manque des uns comme des autres (pour mémoire, en moyenne 14 m² d'espace vert/habitants ce qui place Lille parmi les lanternes rouges en la matière). Au contraire, l'emprise supplémentaire des nouvelles constructions va éliminer un alignement d'arbres existant et plusieurs surfaces herborisées appartenant jusqu'ici au domaine public. Nous nous interrogeons sur la légalité de la suppression de l'alignement d'arbres rue Delory, logiquement protégé par le code de l'environnement (article L. 350-3 du code de l’environnement).
Le dossier d'étude d'impact insiste de façon suspecte sur la "[magnification] du square Germaine Tillion", seul argument à opposer à l'avancée du béton. Les seuls "espaces verts" créés sont figurés en toiture, donc inaccessibles, et n'engagent que ceux qui croient aux vues d'architecte. Il est envisagé d'améliorer les circulations piétonnes et en modes doux, optimisation bienvenue qui aurait pu être menée sans les projets Forum/Agora.


Enfin, en marge du coeur de l'enquête publique elle-même, il faut noter que le conseil départemental prévoit un montage en partenariat public-privé (PPP), d'un montant de 5,5 millions d'euros sur 20 ans, soit 110 millions au total. Il est proprement incroyable qu'une collectivité puisse encore signer ce type de "partenariat" dont la nocivité pour les finances publiques a été mainte fois démontrée, en France comme dans le monde.


Du logement, mais pour qui ?


ll existe un besoin de logements de qualité à Lille, et à ce titre il est positif d'en construire en un endroit bien desservi afin que leurs habitants profitent des transports en commun. Il est également positif que l'offre de logements s'oriente vers des surfaces aptes à accueillir des familles avec enfants, biens en nombre insuffisant dans la Ville (offre majoritaire de T2 et au-delà).
En revanche, l'offre globale de logements sur le projet interroge sur plusieurs points :

  • Seule l'offre de logements en accession est décrite assez précisément (nombre de logements, cible en surface par logement). L'offre de logements locatifs n'est évoquée que par une proportion (45% des logements créés), rien de plus.
  • L'offre de logements locatifs sera répartie entre trois catégories (PLAI, PLUS et PLS) sans précision de répartition. Or, c'est une information capitale pour apprécier l'effort en direction des ménages les plus exclus du marché du logement. Combien de logements réellement sociaux seront-ils contruits ?
  • Alors que le parc en accession doit bénéficier de 100 places de parking ("une place de parking dédiée à chaque logement"), le parc locatif n'en bénéficierait que de 25, soit 20% des places pour 45% des logements. Pourquoi cette disproportion ?


L'impression domine que le logement social n'est clairement pas la priorité des maîtres d'ouvrage. De plus, le logement est comme le pâté d'alouette, avec un volatile de logement, et un cheval de "bureaux".


L'environnement, comme d'habitude...


Comme d'habitude, le dossier d'étude d'impact promet un projet exemplaire en tout, du chantier à la qualité des futures constructions. Cependant, la démolition et l'emplacement du projet posent plusieurs problèmes, relevés ou pas dans ledit dossier.


Gestion du chantier


Le dossier mentionne que "les travaux de démolition et de construction génèrent un volume important de déchets" (p. 22/396 du dossier d'étude d'impact), sans précision. La Voix du Nord du 28/19/2019 annonce 45.000 mètres cubes de béton à évacuer, soit au minimum 67.500 tonnes. Or, la volumétrie des déchets à évacuer du chantier entraînera des milliers de rotations de camions, qui ne seront pas neutres du point de vue environnemental (dégagement de CO² et autres polluants). Ce sera donc la double peine pour les voisins: pollutions importantes pour la déconstruction, et repollution pour la construction. Sans compter que le destin des milliers de tonnes de déchets n'est pas plus précisé que le reste. A un tel niveau d'imprécision, comment peut-on prétendre atteindre un niveau acceptable de performance écologique ?


Le risque hydrogéologique


La nappe phréatique affleure à 5 mètres environ, et est en mauvais état chimique. Les travaux et la création de nouvelles surfaces créent un risque de dégradation supplémentaire de sa qualité. Le dossier d'étude d'impact note que "Les constructions souterraines devront intégrer la vulnérabilité de la nappe, partiellement liée à sa faible profondeur", sans précision. Qu'est-il envisagé pour atteindre ce but ?


Par ailleurs, la zone est sujette au risque d'inondation de cave en cas de remontée rapide de la nappe.


Avis de l'autorité environnementale


L'autorité environnementale n'a pas rendu de rapport sur ce projet, ce qui est profondément regrettable. Il manque donc en regard du dossier d'étude d'impact un document d'expertise indépendant qui aurait pu aider le citoyen à se forger un avis sur la question.


En conclusion, le projet Forum/Agora se présente dans la continuité de la politique d'urbanisme menée par la Ville de Lille et la MEL depuis plus de 20 ans :


  • Une densification encore accrue au détriment de la qualité de vie des habitants de Lille.
  • Une priorité donnée à la construction de surfaces de bureaux, rentables pour ceux qui les produisent et les commercialisent, par rapport aux logements et aux espaces publics.
  • La privatisation de l'espace public, soit vendu, soit concédé (PPP) aux grands groupes privés.
  • La construction de logements qui ne correspond pas à la demande de "vrai logement social", accessible aux plus démunis
  • Un chantier qui sera extrêmement producteur de CO², directement ou indirectement. En particulier, il ne peut pas être propre puisqu'il dégagera des dizaines de milliers de tonnes de déchets et nécessite le transport de centaines de milliers de tonnes cumulées pour la destruction et reconstruction.
  • Le risque fort de dégradation de la nappe phréatique, sans qu'aucune mesure concrète de protection soit mentionnée.
  • L'absence d'avis de l'autorité environnementale, qui ne permet pas un débat informé.


Le projet Forum/Agora apparaît comme un nouvel avatar de politiques urbaines dépassées, à l'opposé de la ville résiliente qui protège ses habitants du changement climatique et procure du bien-être. Pour toutes ces raisons, nous sommes défavorables au projet d'aménagement de l'îlot Delory et demandons à M. le commissaire enquêteur de rendre un avis négatif.

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